
Les Fixateurs du Temps – Tome 1 – L’appel
1 – Sea, Sun and Fun
Théodore regarde sa montre :
— Merde… Je vais être à la bourre, s’écrie-t-il en posant sa manette sur la console.
Il envoie un SMS à ses copains : « J’arrive. »
Arnaud : « On est place Masséna. »
Théo : « OK. Je vous rejoins. »
Il enfile ses chaussures, attrape sa planche, son casque de musique et part en claquant la porte de l’appartement.
Pendant qu’il dévale les escaliers, il réfléchit :
— C’est mercredi, c’est blindé de monde, je ne vais pas pouvoir monter sur ma planche. Génial !
Et voilà, je me parle à voix haute, c’est officiel, je ne suis pas tout seul dans ma tête !
— Bon, faut que je marche jusqu’à la place Masséna, pff, soupire-t-il en se dépêchant.
Foutus touristes ! « Oh, t’as de la chance d’habiter à Nice ! Sur la Côte d’Azur… »
Ça, il le voyait souvent, sur les forums en ligne ; avec des « t’as toujours du soleil et la mer… »
Oui, c’est ça, mais vous oubliez de parler des touristes ! Argh ! La plaie, oui, ou plutôt un raz-de-marée chaque année, mieux, une attaque de la HORDE ! Et là, vous en voulez encore de la Côte d’Azur ?
Il allonge le pas en râlant et se faufile au milieu de la foule dense de l’après-midi. La rue piétonne est toujours bondée. C’est l’heure où les estivants quittent les terrasses après un déjeuner méditerranéen typique. Les pavés prennent l’allure d’un parcours d’obstacles humains entre lesquels Théo zigzague habilement.
Il va enfin rejoindre ses meilleurs potes. Depuis son arrivée dans ce nouveau lycée il y a trois ans, il s’est fait de véritables amis et a redécouvert le plaisir d’apprendre. La vie lui sourit enfin après une période éprouvante. Cependant, il repousse au loin ses mauvais souvenirs.
Il vient tout juste d’avoir 17 ans, et du haut de son mètre quatre-vingt-deux, la vie lui offre de nouvelles perspectives. Elles sont encore plus grandes depuis qu’il est en terminale. Bientôt, la fin du cursus classique va lui ouvrir les portes vers sa vie d’adulte.
Les bons moments, c’est aussi se réunir entre amis, après les cours, pour discuter et se défouler un peu en oubliant la pression du bac qui approche.
Encore cinq minutes et il arrivera à destination.
Théo voit ses deux copains, au loin, sous les arcades et leur fait signe.
Il traverse la place Masséna, facilement reconnaissable à ses arcades blanches à l’italienne et son sol en damier noir et blanc. Elle est le lieu emblématique de toutes les rencontres et tellement facile à repérer.
— Salut, les mecs ! lance-t-il en leur serrant la main.
— Hello, vieux ! répond Arnaud.
— Hé ! renchérit Sancho. On y va ?
— OK, c’est parti.
Ils se dirigent vers la colline du château, un de leurs endroits préférés, en discutant.
— Hé ! les gars, vous avez un peu surfé ? demande Théo.
— Ouais, comme d’hab. Hé ! J’ai regardé la dernière vidéo du rire jaune, il est ouf ce mec, mais il me fait vraiment marrer. Et toi ? questionne Arnaud.
— Squeezie a vraiment ma préférence, il est incontournable, explique Sancho en repoussant ses cheveux gras derrière ses oreilles. Le chemin vers le château semble interminable, sa progression est lente.
— Alors, Sancho, tu traînes, ironise gentiment Théo. T’as trop bouffé de burgers à midi !
Théo réalise que son ami a vraiment des difficultés, alors il ralentit le pas pour leur permettre de marcher ensemble. Tous les trois sont si différents. Arnaud a toujours été le plus athlétique. Bon, on ne va pas se mentir : c’est le beau gosse de la classe, le cliché du grand blond aux yeux bleus qui a toutes les filles qu’il veut.
Théo, lui, s’est affiné ces derniers mois, depuis qu’il a commencé la musculation et ça se voit. D’ailleurs, il a perdu sa brioche et peut grimper sans être essoufflé comme avant.
Il se disait mentalement : « À force de traîner avec Arnaud, qui attire les filles comme des mouches, je finirai bien par en avoir une. »
Hélas, il n’a jamais eu de succès, il doit reconnaître qu’il s’en moque aussi complètement ; seuls les jeux et les mangas l’intéressent… En plus, il se trouve banal avec sa tignasse blond foncé et ses yeux marron. Son père n’a même pas été foutu de lui donner ses yeux bleu-vert, à son grand désespoir ; il s’en plaint assez souvent à toute la famille.
Ils arrivent au parc, au sommet de la colline du château (ou plutôt des quelques morceaux de murs en ruine qui subsistent). Cependant, il reste tout de même le parc, avec ses bancs et ses jeux pour enfants et surtout la vue imprenable sur la mer… Et ça, c’est le vrai Nice, son petit coin de paradis où l’on peut admirer la vue, ou se poser et chiller sur le gazon…
Ils s’installent sur un muret surplombant la Promenade et son flot incessant de voitures et continuent à discuter de tout et de rien :
— Les gars, franchement, ça ne va pas vous manquer tout ça en pointant le paysage ? C’est quand même la baie des Anges ! s’exclame Théo.
Les jeunes sont fascinés, se perdent dans la contemplation de cette vue où la mer et le ciel s’unissent sans fin. Un véritable chef-d’œuvre de la nature.
Tout à coup, Arnaud se met debout sur le muret et commence à faire l’équilibriste, tout en déclarant :
— Personnellement, ça va être Paris by Night, Babe, donc la Prom’, je vais l’oublier sur le dance floor ! Yeah ! Ou dans les beaux yeux d’une petite étudiante de Panam, ajoute-t-il, avec un clin d’œil entendu.
— T’es con, arrête, descends de là, tu vas finir par te jeter, s’affole Sancho. Vu la hauteur, on ramassera que des morceaux de toi, en bas. Moi, en tout cas, ça va grave me manquer parce que le temps à Rouen, ce n’est pas le même du tout ; je risque de pleurer autant que le ciel !
— Allez, descends, insiste Théo. On ne va pas finir à l’hosto à cause de toi.
Arnaud a toujours été le casse-cou de la bande, toujours prêt à faire le pitre.
À contrecœur, il descend et se rassoit, mais laisse ses jambes pendre dans le vide.
— Bon, les gars, vous avez choisi quoi comme section, après le bac finalement, à part Paris et Rouen ? s’enquiert Théo.
— Moi, je vais en maths, c’est sûr, j’aime que ça, répond Arnaud.
Sancho, le cybergeek de la bande, confirme ce que tous les trois savent déjà :
— J’ai postulé pour deux ou trois écoles d’ingé, mais ma préférée est en Normandie. Et toi, Théo ?
— En vrai, je n’en sais rien ; en fait, je n’aime rien en particulier, sauf les jeux vidéo. Par contre, je ne me vois pas les créer toute la journée, je préfère y jouer, complète-t-il en riant.
— Mec, arrête, t’es vraiment bon pour réparer tous les appareils électroniques. Je n’ai jamais compris comment tu faisais, tu démontes tout, tu répares et tu remets tout. Moi, en tout cas, j’sais pas faire ça, se désole Arnaud.
— Ouais, carrément, confirme Sancho, tu tiens un peu de ton père, non ?
— OK, je sais bidouiller des ordis et des appareils, mais je ne veux pas en faire mon métier. J’ignore encore ce que je veux faire. Je me demande si je ne vais pas prendre une année sabbatique après le bac et aller voir ailleurs. Mes vieux vont flipper grave quand je vais leur annoncer ça, mais bon, c’est ma vie quand même, je devrais pouvoir choisir.
Arnaud le regarde, ébahi :
— Oh merde, ton daron va en faire une attaque.
— Ouais, ça ne va pas être simple, je ne sais pas comment aborder le sujet, mais j’en ai assez des études. Je ne sais pas quoi faire, j’ai besoin de me poser. Bon, on verra après le bac, de toute façon, je vais être obligé de m’inscrire quelque part en attendant. Oh, Arnaud, où en es-tu avec Angeline ? demande Théo, en changeant de conversation.
— Bof, elle me saoule, je vais sûrement la jeter. J’en ai plein le dos de ses problèmes avec sa « daronne ».
Avec une exaspération évidente, Sancho se tourne vers Théo, roule des yeux, et sort de son portefeuille un billet de vingt euros qu’il lui tend.
— Par ici la monnaie, je t’avais bien dit qu’il allait péter un câble au bout de quoi, trois semaines ? Amusé, il jette un œil à Arnaud.
— Sérieux, les mecs, vous avez parié sur moi ? Bande de bouffons.
Ils éclatent de rire et continuent à discuter en admirant la mer, calme et bleue comme le ciel azur.
— Oh, shit, les gars ! Faut que j’y aille, ma mère va criser grave, il est déjà 19 h 30. J’ai promis de rentrer avant 20 h.
Il vérifie son portable et elle lui a déjà envoyé trois textos, pour lui demander de ne pas oublier d’acheter du pain avant de rentrer (il faut dire qu’il a une mémoire de poisson rouge). Il part vite en saluant ses potes. En prenant son élan sur le skate, il réfléchit à la meilleure façon d’aborder le sujet des études avec ses parents. Un impératif : parler avant le bac, car il n’a pas l’intention de s’inscrire à l’université pour rien. Il est décidé : ce week-end, il se jettera à l’eau.
L’adolescent passe prendre du pain à la boulangerie puis se dirige vers son immeuble, grimpe quatre à quatre les escaliers. Arrivé au premier, il sort ses clés, les introduit dans la serrure et entre en trombe.
— Hello, c’est moi, annonce-t-il.
Il va embrasser sa mère dans la cuisine, pose le pain sur la table, se sert un grand verre et le vide d’un trait, assoiffé.
— Tu vois, JE N’AI PAS OUBLIÉ ! Alors, comment était ta journée, m’man ?
— Bien. Et toi, avec Arnaud et Sancho ?
— Cool, on a lézardé un bon moment au soleil, puis on s’est amusés du côté du château. C’était super, mais je suis crevé, je vais me poser un peu dans ma chambre, à tout’ !
Théo s’affale d’abord sur son lit avec une BD, pour se reposer un peu, avant de se scotcher devant la console, jusqu’à l’heure du dîner. Il a au moins besoin de ça pour se détendre, tout en réfléchissant à sa stratégie pour la présentation, d’ici ce week-end.
Il sait pertinemment que cela ne va pas être une partie de gaming d’annoncer à ses vieux qu’il veut faire une pause. Il n’arrive pas à se concentrer suffisamment sur sa partie tellement son esprit s’échappe vers la future confrontation. Comment présenter les choses de manière positive ? Comment convaincre son père ? Sa mère, c’est facile, elle voit toujours le bon côté, elle est malléable, mais pas son père… Théo se fait la réflexion qu’il a intérêt à avoir des arguments en béton d’ici vendredi soir.
2 – L’appel
Le surlendemain, au lycée, Théodore regarde par la fenêtre en rêvassant:
Pff ! Encore deux heures de classe ! Je n’en peux plus, aujourd’hui, c’est trop long. Vivement les grandes vacances, plus que quelques mois et le bac en poche, à moi la glandouille pendant tout l’été.
Il est brutalement tiré de sa rêverie par son prof de mathématiques.
— Alors, Théo, tu peux répondre à la question ? l’interroge-t-il.
Mince, il s’est fait piquer en train de planer, comme d’hab.
— Euh… Je ne sais pas, M’sieur… finit-il par dire.
— Eh bien, si en terminale, tu ne sais toujours pas calculer la somme de 1+1, ta place n’est pas ici, mais plutôt à la maternelle !
Toute la classe se met à rire et Théo se renfonce dans sa chaise.
— Allez, concentre-toi un peu, c’est bientôt la fin des cours, dit M. Boume, avant de se retourner et d’écrire au tableau.
Lorsque la sonnerie résonne, libératrice, Théo rafle rapidement ses affaires et descend les escaliers quatre à quatre pour apprécier la courte pause.
Après, c’est philo, avec le directeur Serge, le meilleur prof et le plus sympa qu’il ait jamais connu. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact, il y a aussi sa femme Marine, tout aussi super. Grâce à eux, cet établissement leur donne envie d’apprendre tous les jours, et ils n’ont pas peur de poser des questions. Avec eux, venir étudier est supportable, et non plus une corvée.
Il se dépêche à présent de se rendre dans la salle 107, celle du laboratoire avec ses paillasses rutilantes et ses ordinateurs intégrés. Il entre et s’installe à la place qui lui est attribuée au fond de la classe, à côté de la fenêtre. Le cours commence et malgré lui, très rapidement, son esprit s’échappe et erre très loin. Il en est là de ses réflexions quand la pierre de son pendentif se met à chauffer. Alors, il pousse une exclamation étouffée.
C’est quoi ce bordel ?
Alors, il regarde autour de lui, mais personne ne semble avoir remarqué quoi que ce soit. Seul Sancho, assis à ses côtés en se plaignant que les cours « c’est nul et que ça ne sert à rien », voit son copain pousser un petit cri et devenir tout pâlot. Il vient à sa rescousse en lui tapant dans le dos.
— Hé ! Ça va, Théo ? T’es tout blanc, t’as besoin d’aller à l’infirmerie ?
La brûlure a cessé aussi vite qu’elle est apparue, et l’adolescent reprend des couleurs.
Nan, j’ai dû rêver, c’est impossible, songe-t-il.
— Non, ça va, c’est juste qu’il fait hyper chaud et j’ai failli avoir un malaise.
— Ouais, c’est clair, j’ai bien cru que tu allais me lâcher, mec ! Sérieux, me fais plus ça !
— OK. Ce n’est rien, je n’ai pas dû manger assez à midi.
— Tu vois, je t’avais dit que ton régime à la con pour prendre du muscle, ça allait te foutre en l’air.
— T’en fais pas, je gère, je respecte soigneusement le programme recommandé par mon coach en ligne.
Théodore garde son calme, cependant, il demeure troublé par ce qui vient de lui arriver.
C’est quand même bizarre.
Il touche le pendentif du bout des doigts, mais tout semble normal.
Bon, je dois être fatigué, c’est la fin de la journée, un mauvais trip, se répète-t-il.
À la fin des cours, il se rue dehors, pressé de rentrer, à tel point qu’il passe en flèche devant Arnaud sans même lui dire au revoir. Celui-ci le regarde filer et l’interpelle :
— Mais… Théo…
Inquiet, il range vite ses affaires et sort. Théo est presque arrivé au bout de la rue quand une main le tire par le sac à dos. Il se retourne en fermant les poings, prêt à se battre. Personne ne lui piquera son sac à dos.
— Hé ! Calme-toi, c’est moi, ton pote. C’est quoi le problème ? Pourquoi t’es parti sans même un au revoir, t’avais le feu ou quoi ? T’avais l’air tellement bizarre que je me suis dit que j’allais te rattraper. T’as genre, un truc grave ? Dis-moi. Je peux t’aider ?
— Ah ouais ! Désolé, tu sais, j’avais juste hâte de rentrer et de jouer… à ce nouveau jeu sur PC que j’ai acheté. Ma mère m’a texté qu’il était arrivé, alors tu comprends, euh… Puis c’est bientôt le week-end, mec, faut te détendre, LOL.
Il sent bien qu’il ne l’a pas complètement convaincu avec ses explications un peu alambiquées, à en juger par la manière dont il le regarde, bouche ouverte.
— Oui, t’es chelou, Théo, mais OK, bref ! Changeant de sujet, il continue. Oui, c’est enfin le week-end, je sais, pas besoin de précision, merci ! Je me disais… Tu veux passer à la maison demain soir, mes vieux sont d’accord ?
— Bonne idée ! Bah, je fais tous mes devoirs ce soir, comme ça je serai tranquille pour demain, d’acc.
— Alors, à demain 19 heures ? Tu me textes ?
— OK, allez, à plus !
Tout en continuant sa route, Théo est perdu dans ses pensées, pressé de rentrer pour discuter de sa curieuse expérience avec sa pierre. Sa mère a l’habitude de lui acheter des objets un peu ésotériques, mais une pierre qui dégage de la chaleur, c’est une première.
Pendant ce temps, de l’autre côté de la ville, Cornélia vient juste de rentrer à la maison. Par chance, elle a déjà fini l’inventaire des nouvelles tisanes de plantes, reçues le matin même. Elle les a disposées avec plaisir, sur les étagères de sa petite boutique d’herboriste.
Ah ! C’est bon de rentrer plus tôt, pour une fois, se fait-elle la réflexion. Elle jette un coup d’œil circulaire en posant son sac et ses clés.
Ah non, quel bazar, ils ne sont même pas foutus de ranger leur table du petit déjeuner ! Vraiment, c’est un vrai marché aux bestiaux, cet appart’. Moi qui comptais me reposer un peu. Bon ! Courage ! Un peu de ménage d’abord. Cet appartement est décidément toujours en foutoir, impossible de le garder rangé ! Travail, enfants, mari et tâches domestiques, il faut être une pieuvre, dans cette vie !
Quarante-cinq minutes plus tard, elle songe, en soupirant, que ce loft est bien trop grand. Cependant, elle se sent bien, au milieu de ses canapés larges et profonds qui ont certes bien vécu, avec leurs coussins chamarrés. De multiples bibliothèques jalonnent le salon, remplies de lectures éclectiques. À cela, on rajoute quelques bambous et sa collection de bouddhas, glanés au fil de ses voyages, le tout saupoudré d’encens et d’huiles essentielles. Toute cette zénitude côtoie allègrement trois bureaux de geeks avec ordinateurs et technologie à gogo ; mais le tout contribue à donner de bonnes vibrations.
Ouf, fini ! Il me reste encore un peu de temps, je vais me faire couler un bon bain chaud. Je vais même m’offrir le luxe de lancer le programme balnéo, avec quelques gouttes d’huile essentielle parfumée, le rêve ! Un peu de musique relaxante, un livre et voilà, parfait ! Hum… enfin, quel bonheur…
Elle se relaxe paisiblement quand elle entend la porte d’entrée claquer.
— Au bruit, cela doit être Théo qui rentre, soupire-t-elle.
Quelques instants après, elle entend à travers la porte :
— Maman ? Tu es là ?
— Je fais trempette, mon chéri, lance-t-elle en haussant la voix pour couvrir le son assourdissant des geysers de bulles de la balnéo.
— Il faut absolument que je te raconte, tu ne vas pas me croire, il m’est arrivé un truc de ouf, s’exclame-t-il.
— Attends, je n’entends rien avec les bulles, laisse-moi finir mon bain, prépare-nous un goûter et je te rejoins, d’accord ? crie-t-elle.
— OK, je t’attends.
Alors, il se dirige nonchalamment vers la cuisine et commence à fouiller le placard magique où toutes sortes de gâteaux et de bonbons débordent joyeusement des étagères. Il en choisit un assortiment et sort du jus de fruits du frigo. Il attrape les tasses pour le thé que sa mère ne manquera pas de préparer avec ses petits mélanges de plantes secrètes. Satisfait de ses choix, il dispose le tout sur la table. En attendant que sa mère finisse ses ablutions, il retourne dans sa chambre et se vautre sur le lit.
GRRR… Quelle journée zarbi !
Il ôte son collier du cou et observe la pierre bleue. En forme de galet, percée en son centre comme un donut, elle a tout d’un caillou normal. Il la scrute de près et voit uniquement les veinures dorées qui la parcourent, rien de spécial.
Pourtant, j’aurais juré qu’elle avait chauffé.
Il se lève brusquement et se poste devant son miroir pour vérifier son cou, au cas où il y aurait une trace de brûlure. Il s’examine de tous les côtés et rien, pas la moindre trace. Il doit se rendre à l’évidence, il a rêvé. En même temps, il n’est pas réputé pour être bien ancré dans la réalité, mais plutôt un « planeur de première ».
Pendant ce temps, Cornélia se rince et sort du bain, se sèche vigoureusement avec une grande serviette moelleuse, sentant bon la lavande. Elle attrape le sèche-cheveux et discipline ses mèches dorées et ondulées. Une fois terminé, elle sort de la salle de bain, se rend dans sa chambre pour se vêtir puis rejoint son fils dans la cuisine.
— Maman, viens t’asseoir, faut que je te raconte ce qui m’est arrivé ! commence-t-il tout excité.
— Du calme, du calme. Elle sourit, amusée. Allez, respire et vas-y, raconte-moi !
— J’étais en cours de physique, et sage comme une image, j’te jure, ajoute-t-il avec un grand sourire. D’un coup, j’ai eu une sensation de brûlure dans le cou. J’ai touché et c’était ma pierre bleue, la Turkénite que tu m’as offerte, l’année dernière. En plus, elle était carrément chaude et puis ça s’est arrêté d’un coup, mais je te jure que ça s’est passé tel quel, c’est vrai !
— Oui, bien sûr, c’est ça, Théo ! rétorque sa mère, sarcastique.
Oh non, pas déjà, pense Cornélia, j’espérais qu’ils auraient encore un peu de temps pour profiter de leur enfance, c’est trop tôt !
— Hein ? s’exclame-t-il. Tu ne me crois pas ? Mais c’est vrai, je t’assure.
— Voyons, Théo, tu as dû rêver, mon chéri. Avoue, tu étais encore dans la lune ? Un rayon de soleil a sûrement chauffé ta pierre, c’est tout, ajoute-t-elle avec un grand sourire tendre et compatissant.
Je savais parfaitement qu’un jour, il rentrerait en me racontant cet évènement, pourtant je dois encore mentir, au moins jusqu’à ce soir.
— Mais, Maman, je te jure que ça m’a brûlé ! Je n’ai pas rêvé !
— Bien sûr que non, mon chéri. Je ne dis pas que tu mens ; c’est juste le soleil qui a frappé sur ta pierre. Ils ont dit à la radio qu’aujourd’hui le thermomètre était monté jusqu’à 30 °C, un rayon a chauffé la pierre, c’est tout !
— Ouais, peut-être, si tu le dis, laisse-t-il échapper, peu convaincu. Au fond de lui, il est persuadé que sa pierre a réagi.
— Maintenant, viens prendre un thé avec moi et parle-moi de tes révisions !
Alors, ils s’installent et Cornélia leur sert un mélange de thé parfumé d’herbes épicées, qu’elle vient de préparer, avec des tranches de cake au chocolat.
— Je pense que je ferai quelques fiches, finalement, comme l’a conseillé Serge. Ça pourrait vraiment m’aider à avancer dans mes révisions.
— C’est une très bonne idée, si cela te convient. Tout dépend de la manière dont tu mémorises le mieux : par l’écriture, l’écoute ou l’observation. Pour ma part, j’ai toujours utilisé les fiches. Écrire en synthétisant mes cours me permettait de les mémoriser plus facilement. De toute façon, essaie et tu trouveras ce qui fonctionne pour toi.
Ils continuent d’échanger sur les différentes méthodes d’apprentissage encore un moment, en sirotant leur boisson chaude.
— Maintenant, Maman, je te laisse, je vais réviser un peu les maths et après, jouer sur mon ordi.
Ils finissent leur goûter et Théo part s’enfermer dans sa chambre. Cornélia adore ces petits moments privilégiés avec son fils, surtout depuis qu’elle a changé de métier. Auparavant, elle ne voyait pratiquement jamais ses enfants, avec ses longues amplitudes horaires. Dorénavant, elle rentre tôt, presque tous les soirs et quel bonheur…
Ah, se rabroue-t-elle, je dois prévenir Drago de ce qui nous attend ce soir, zut !
Elle avait presque oublié. Toutefois, elle part s’isoler dans sa chambre, appelle son époux et lui laisse un message sur sa boîte vocale.
— Dragore, mon cœur, ça y est, Théo a reçu son appel. Il est temps pour nous d’avoir une conversation avec nos enfants. Rentre tôt, s’il te plaît, mon chéri, à tout à l’heure. Elle raccroche et s’installe devant son ordinateur. Alors, elle réfléchit à la situation, imaginant comment aborder le secret avec les enfants.
