
Les Fixateurs du Temps – Tome 3 – Ombria
Prologue : L’onde de Choc
L’annonce de la disparition de Théo a agi comme une déflagration silencieuse. Mes parents, autrefois fiers de ce fils aventureux et courageux, se sont effondrés. Mon père s’est enfermé dans un mutisme de robot. Je le croise souvent dans le garage, une clé à molette dans la main, immobile dans un silence absolu, devant la tâche d’huile sous la moto de Théo.
Ma mère, elle, refuse d’éteindre la lumière du perron la nuit, comme si cette faible lueur pouvait guider son fils perdu dans les méandres du temps ou de la mort.
Pour Moi, la douleur est différente. Elle est électrique, teintée d’une rage froide. Je refuse les condoléances, je rejette les fleurs.
On n’enterre pas quelqu’un dont on n’a retrouvé que le casque, hurlé-je à qui veut l’entendre.
Pour moi, Théo n’a pas sauté. Théo a juste disparu. Mais la froide réalité est là : les traces de pneus qui s’arrêtent net, le gouffre béant, et ce maudit casque fracassé sur les rochers en contrebas.
L’enterrement est une cérémonie de façades. Un cercueil vide, lesté de quelques objets personnels : sa montre de fixateur, une photo d’Océane, de nous tous, son blouson de cuir, son skate. Ils l’accompagneront là où il est à présent.
Nous avons suivi le cortège qui l’a conduit au cimetière de l’Est. C’est un endroit étrange pour un adieu, une enfilade de terrasses verticales suspendue entre le ciel d’azur et la roche. Elle est accrochée aux flancs abrupts d’une colline qui domine la vallée du Paillon. Ici, la mort semble avoir figé le décor. Je ne vois que des panneaux pierreux jaillissant du sol tel des petits soldats au garde-à-vous m’ouvrant le chemin.
Comme pour me narguer, la morsure du soleil niçois fait scintiller le marbre des tombes avec une indifférence révoltante, tandis que les silhouettes sombres des cyprès se découpent sur le bleu trop vif du ciel. La beauté du lieu me laisse totalement indifférente. Malgré tout, le silence n’est pas total, et c’est bien ça le pire. C’est un silence parasité par le bourdonnement incessant et lointain de la ville en contrebas ainsi que le chant strident des cigales.
Une ironie mordante. Théo, si vivant, si libre, si fun se retrouve à présent enfermé dans ce balcon de pierre face à l’horizon. Le connaissant, il aurait râlé sur le soleil trop fort et trop de monde autour de lui.
Sur cette terrasse de roche, l’onde de choc de sa disparition a achevé de briser mes parents, chacun s’effondrant à sa manière, créant un gouffre invisible entre eux.
Ma mère a refusé de lâcher le bois du cercueil vide. Pour elle, la douleur est restée purement organique, une amputation physique qui part des tripes. Elle ne regarde ni les collines ni la végétation et ce soleil de la Côte d’Azur lui semble obscène pour un monde où son fils n’existe plus. Elle s’est accrochée à la pierre comme si sa propre chaleur pouvait réveiller les morts, habitée par un refus viscéral et une colère sourde contre l’injustice du sort. Avancer, pour elle, équivaut à trahir son Théo, son fils, la chair de sa chair.
Mon père, lui, s’est transformé en une statue de sel. Il est resté debout, un peu en retrait, les mâchoires si serrées que ses dents pourraient se briser. C’est là que son mutisme de robot a pris racine. Son regard hanté sans éclat fixe la ligne d’horizon au-dessus du Paillon, emmuré dans une culpabilité dévorante : celle de l’homme fort, du protecteur, qui n’a pas su empêcher le drame. Il s’interdit de pleurer, pour sa femme persuadée que si le barrage cède, il s’effondrera pour de bon. Ce silence de plomb, qu’il croit être de la dignité, agit comme un poison lent, insidieux. Ma mère y voit de la froideur bien qu’au fond d’elle, elle sait. Ils souffrent face au même gouffre, mais à des années-lumière l’un de l’autre. Sauront-ils surmonter ce drame. J’ai peur.
Océane est là, tout aussi dévastée par la culpabilité. Elle se tient à l’écart. Elle sent mon regard brûlant peser sur elle, je ressens bien sa douleur, mais je ne peux pas l’en soulager. Je lis dans ses yeux, le souvenir de la mission avec Théo où elle a été gravement blessée par sa faute ayant entraîné le profond désespoir de mon frère.
Le sermon du prêtre se termine, mes larmes redoublent. Océane s’approche, glisse une main tremblante vers la mienne, mais je recule d’un pas. Mes doigts accrochent le tissu de ma robe noire. Je vois les questions affleurer derrière ses larmes, mais je ne peux l’aider, je n’en ai pas la force. Je suis en train de couler.
Ma famille est brisée en éclats que personne ne semble pouvoir recoller. Les agents fixateurs des autres maisons sont là aussi, en costume noir, contemplant la scène avec une neutralité professionnelle qui me donne la nausée. Pour eux, Théo est une « perte opérationnelle occasionnelle ». Pour moi, c’est mon sang.
Nous n’avions que deux ans de différence, et lui a toujours été très grand pour son âge, ce qui lui permettait de m’appeler « mini pouce ». On nous prenait souvent pour des jumeaux dans notre enfance. C’est cette complicité fusionnelle qui nous avait toujours liée dans les bêtises comme dans les confidences. J’ai l’impression qu’on m’a amputé d’une partie de moi et j’ai les douleurs d’un membre fantôme.
Théo Pourquoi m’as-tu abandonnée ?
