
Les Fixateurs du Temps – Tome 2 – Théo
Avant-propos
Déjà quatre années se sont écoulées depuis que Théo et Ombria ont reçu l’appel.
Toute leur vie et toutes leurs croyances ont été irrémédiablement bousculées à l’instant où leur pendentif a émis une chaleur intense. Leurs parents se sont expliqués le soir même, leur dévoilant le secret de famille, et leur engagement pour la préservation de la technologie du futur.
Accepter de devenir un fixateur et de voyager dans le temps pour sauver des gens, c’était déjà limite. Mais découvrir qu’il fallait combattre des détracteurs, cela avait été le coup de massue de trop. Ils avaient été à deux doigts de faire interner leurs parents !
Imaginez vos parents vous annoncer un soir, au dîner, que vous avez une mission et une double vie d’aventurier qui commence ! La pilule a été un peu dure à avaler. Oubliées l’adolescence et l’insouciance, ils étaient rentrés directement dans leur vie d’adulte.
Heureusement pour eux, ils sont épaulés par Nala, l’Intelligence Artificielle, leur mentore, fournie par les protecteurs du temps. Ce sont également eux qui ont créé la lignée des fixateurs, en recrutant plusieurs familles de chevaliers au cours des siècles passés. Sans oublier la lignée des guérisseuses venues se greffer, afin de compléter les équipes existantes.
Ajouté à cela, certains avantages offerts par les protecteurs, tels que leurs capacités physiques et mentales augmentées par implantation neurologique (connaissance et manipulation d’armes ainsi qu’un traducteur simultané de langage). Tous ces ajustements leur facilitent grandement les missions. Ils peuvent également détecter la présence d’un détracteur grâce à la réaction de leur collier, composé d’une pierre bleue en forme de donut. Plus ils s’en approchent, plus elle refroidit.
Et comment garder le secret de leur double vie, me direz-vous ?
Très simple, partir le soir en mission à travers le temps et revenir au même moment, leur permettant de passer une bonne nuit de sommeil.
Ombria, du haut de ses 23 ans, jongle entre les missions et son internat de médecine. Elle a quitté le nid familial, poursuivant son cursus à Rennes, où la pluie a allègrement remplacé le soleil enchanteur de son Sud natal.
Théo, quant à lui, après son année sabbatique de voyages post-bac, a décidé d’intégrer une école lui permettant de développer ses prédispositions en électronique et en mécanique. Nala l’a aidé et conseillé dans son choix d’études, le dirigeant vers des domaines où il avait déjà montré ses compétences dans ses missions passées.
À ce jour, il semble parfaitement épanoui entre ses cours d’un côté, ses missions de l’autre.
Toute la famille a trouvé un équilibre et une organisation aussi bien rodée que lorsqu’ils jouaient tous les quatre en ligne. Après tout, on ne change pas une équipe de geeks !
Un petit rappel, cependant, sur les détracteurs. Ils se trouvent être des voyageurs venant du futur. Ils prennent la place d’une personne lambda ou proche des cibles (celle-ci se retrouvant en stase interdimensionnelle pendant l’emprunt de sa vie). Le seul moyen de les éliminer est de viser le cœur ou la tête avec un laser spécial. Le détracteur disparaît, laissant revenir la personne réelle, mais souffrant d’amnésie de son enlèvement et des derniers événements.
Prologue — Retrouvailles
Une tasse fumante à la main, Ombria s’installe sur la terrasse. Ses traits se détendent à chaque gorgée ingurgitée : depuis combien de temps n’avait-elle pas profité du soleil matinal ?
Un bruit la tire de sa transe : Théo s’approche d’elle, presque à l’aveuglette comme chaque matin.
— Moi qui pensais devoir te réveiller !
Un gémissement de mécontentement se fait entendre.
— Pas dès le matin…
— À onze heures, j’appelle plus vraiment ça le matin, figure-toi.
Le zombie ambulant se frotte les yeux, puis une lueur de sagacité brille dans son regard.
— Mais depuis quand t’es là, toi ?
Un sourire moqueur apparaît sur le visage de Théo.
— T’étais pas censée être dans ton pays de pluie éternelle ?
Son sarcasme est interrompu par un lancer de cuillère qu’il évite de justesse.
— Tout le monde a droit à des vacances, même moi, je te signale !
Elle esquisse un geste grossier avec un nouveau rire.
— Et tu sais ce qu’il te dit mon pays de pluie éternelle ?
Il ouvre le frigo en riant, pensif. Que peut-il se mettre dans l’estomac ?
Son corps lui signifie que c’est encore trop tôt, vu qu’il a encore joué sur son PC jusqu’au petit matin.
Il choisit le jus de fruits multivitaminé, son préféré, et sort le paquet de céréales du placard, puis s’installe face à sa sœur. Il commence à plonger sa main dans le paquet et enfourne les pétales goulûment par poignées.
— Prends un bol, espèce de gros dégueu ! s’écrie Ombria, agacée.
— Rhoo, ça va, madame la coincée, rétorque-t-il, voilà, j’en prends un, ça te va ?
Joignant le geste à la parole, il verse le contenu dans le récipient.
Les deux jeunes gens ont bien mûri, mais les joutes oratoires demeurent toujours, pour leur plus grand plaisir.
— Alors, comment ça se passe ton internat ? On a jamais le temps de se parler entre deux missions ces derniers mois.
— Aussi chiant que tu peux l’imaginer : je fais mon quota d’heures pour la semaine en deux jours. On est les bouche-trous pas chers de l’hosto, leur permettant de fonctionner à moindres frais. Sans parler de l’ambiance… Encore un qui me parle de laisser la chirurgie aux vrais hommes, et je l’étripe !
— Oh, les cons ! Ça existe encore des relous comme ça de nos jours ?
— Oh, tu peux carrément dire des Néandertaliens, oui ! Et encore, c’est insulter les Néandertaliens !
Théo s’exclame avec regret :
— Dommage qu’on ne puisse pas les envoyer dans le temps pour qu’ils se perdent avec les mammouths !
Il imagine aussitôt leurs têtes à l’époque de la préhistoire.
— Et toi, quoi de neuf ?
— Mon année en Espagne ne s’est pas trop mal passée, on a fêté la fin des cours là-bas, avant de revenir ici.
— Tu l’as fait où ton stage, finalement ?
— J’étais dans une start-up de robotique, mis à part que le chef était une brèle de première, l’équipe était très sympa. On a réussi à faire avancer notre robot.
Un sourire de fierté se dessine alors sur son visage qu’il ne prend pas la peine de cacher.
— Quand je suis parti, il pouvait même danser !
— Trop cool ! T’as des vidéos ?
— Non, je n’avais pas le droit, ils avaient un contrat avec l’armée, donc, secret-défense oblige !
— Dommage…
— Mais c’est pas le meilleur !
— Ah bon ?
— Ouais, le plus drôle c’est son nom.
Il prend une grande inspiration, laissant le suspens s’installer.
— POUET. Project On Ultra Energetic Travel.
Les derniers mots sont presque entièrement couverts par le fou rire d’Ombria.
— Sans déconner ?
— Sans déconner ! continue-t-il entre ses larmes. À mon avis, le mec qui l’a pondu voulait faire une blague, ne pensant pas que ce serait accepté. Ça, ou celui qui devait approuver le nom cuvait encore. Je vois que ça.
Ils tentent de se calmer, mais un simple regard échangé les fait repartir de plus belle.
— Bonjour, mes chéris, entendent-ils dans leur dos.
— Bonjour, maman, bien dormi ?
— Oui, merci, elle embrasse sa fille sur le front, puis se tourne vers Théo.
— J’ose demander à quelle heure tu t’es couché, toi ? soupire-t-elle.
— Vers 5 h, comme d’hab’… marmonne-t-il. Tu sais que j’arrive pas à dormir avant, comme papa.
— Oui, je ne le sais que trop bien…
Elle expire bruyamment avec un regard complice, puis son sourire maternel disparaît, laissant place à une voix sérieuse.
— Je sais qu’on est dimanche, mais nous devons faire un débriefing. Cela fait un moment que vous effectuez des missions chacun de votre côté. Papa nous y attend déjà. Rendez-vous dans trente minutes sur la plateforme.
La guérisseuse jette un regard en biais à son fils.
— Je te veux propre et douché d’ici là.
— OK… abdique Théo en traînant des pieds vers la salle de bain.
Qu’il a bien grandi, mon bébé a disparu et a fait place à ce beau jeune homme. Elle sort de ses pensées et se retourne vers sa fille.
— Ombria, j’aimerais te parler du sanctuaire quand on reviendra.
La pointe d’inquiétude teintant la voix de Cornélia alarme sa fille immédiatement.
— Quel est le problème ?
— Viens, on continuera la conversation sur le chemin…
Ils se retrouvent tous les trois dans le salon et activent, simultanément, leur bague, afin de se téléporter sur la plateforme. La sensation d’être aspiré dans le néant, même quelques millisecondes, demeure toujours aussi perturbante. Théo a cette impression qu’on l’attire par le nombril et qu’il réapparaît par miracle au milieu de leur salle de réunion. Mais ce n’est rien comparé à la sensation extrême, quand ils effectuent le voyage temporel.
Comme la première fois, où le jeune agent a découvert la plateforme, son regard détaille la pièce : la salle commune avec sa lourde table centrale de bois sculpté et ses écrans holographiques sur chaque mur. Toute cette technologie avancée habilement intégrée au décor rappelle une salle de château moyâge nnux. La seule différence est le manque de fenestrons ; ils sont uniquement cernés de murs de pierres de taille.
Préoccupé, Dragore les attend.
— Que se passe-t-il, mon chéri ? demande sa femme en le voyant s’agiter et taper frénétiquement sur son clavier.
— Une urgence, nous devons reporter notre briefing familial.
Ils s’installent aussitôt autour de la table.
— La demande vient de nos amis grecs. Un de leurs agents a disparu en mission. Dernier contact il y a 48 heures. Ombria, Théo, vous allez y aller en renfort. Nala vous fournira toutes les informations importantes.
— Génial ! s’exclame Ombria. J’ai toujours rêvé d’aller en Grèce…
— Soyez prudents et revenez-moi en un seul morceau, les somme leur mère.
— Tu nous connais, voyons, réplique Théo, tout sourire.
— Justement, c’est parce que je te connais que je dis ça !
— Même pas d’humour ! Quand est-ce que j’ai foiré ma mission ?
— Pas plus tard que le mois dernier ! Tu as failli perdre la cible en batifolant avec la comtesse !
— Ouais, faut dire qu’elle m’avait fait de l’œil, alors…
— Reste concentré sur ton objectif, cette fois-ci, s’il te plaît. C’est important ici, il s’agit de l’un des nôtres. On ne peut pas se laisser distraire.
— Ça va, j’ai compris, soupire-t-il en levant les yeux au ciel.
Les deux jeunes prennent place devant la console principale, intégrée dans l’une des parois. D’une simple pression, un clavier glisse de son emplacement, tandis qu’un écran holographique s’active.
— Je vous ajoute les plans de l’île de Samos, où vous allez être envoyés, précise Nala. Vous partirez donc en 450 av. J.-C.
— Ah ouais, l’île aux fromages ? s’esclaffe Théo.
— Non, mais t’es sérieux, là ? T’as quel âge, avec ta blague à deux balles, s’insurge sa sœur ?
— Rhoo ! Toi et ton manque d’humour, ma grande sœur adorée… Détends-toi un peu et sors-toi le balai que t’as dans le luc, ricane-t-il.
Nala interrompt alors les jeunes :
— Pas le temps pour les disputes ! Retrouvez maître Rodriguez pendant que je peaufine votre couverture.
— Allez, on va chercher les équipements.
Ils se rendent dans la salle d’entraînement et invoquent le maître d’armes.
— Bien le bonjour. Que puis-je faire pour vous ? s’exclame l’hologramme de ce dernier.
Son apparence, de même que son accent ibérique, est toujours aussi saisissante de réalité.
— On va se faire voir chez les Grecs ! pouffe Théo.
Sa sœur lève les yeux au ciel en soupirant de désespoir.
— Oui, Nala m’a prévenu. Il vous faut donc des armes adaptées à cette époque. L’hologramme en soulève une de son support mural.
— Ceci est un kopis, un sabre court et malléable.
Il pointe son doigt en direction d’une autre lame.
— Vous rencontrerez également ce qu’on appelle un xiphos, une épée courte similaire au glaive romain et tout aussi efficace.
La décrochant du mur, Théo se met en garde, soupesant l’arme dans ses mains. Son sourire satisfait trahit ses pensées.
— Pour toi, Ombria, je te propose ces poignards.
— Hé ! Pourquoi c’est toujours mon crétin de frère qui a les armes cool ! s’insurge-t-elle.
— Hé hé, parce que je suis le meilleur, bien sûr !
La sandale en pleine tête qu’il reçoit lui arrache un cri de douleur.
— Aïe ! Ça fait mal ! gémit-il en se frottant l’arrière de la tête. Bon, OK, je l’avais bien cherchée celle-là.
— Ça t’apprendra à dire des conneries aussi grosses que toi.
— Mais j’adore te faire disjoncter, la nargue-t-il, ça marche à tous les coups.
— Malheureusement, très chère Ombria, les femmes de cette époque ne portaient pas de glaive. Sir Rodriguez leur fait une révérence. Ce sera tout pour moi. Bonne chance.
Et aussi abruptement qu’il est apparu, son image se dématérialise.
Ils retournent vers Nala afin de collecter le reste des informations manquantes pour la mission.
— Bien. Voici vos nouvelles couvertures, en accord avec l’équipe sur place. Ombria, tu seras Orphélia, la nièce de Pétrarque, le chef de la mission. Tu vis normalement à Athènes, mais tu es là afin de réfléchir sur ta potentielle entrée au temple, en tant que prêtresse. N’oublie pas de consulter les informations concernant ta ville natale avant de partir. Théo, tu seras Theophilus, un des esclaves de Pétrarque, et il va te vendre au conseiller qui reçoit la cible qu’on doit protéger. C’est la couverture parfaite pour fouiller discrètement.
— C’est encore moi qui ai la couverture et le prénom les plus pourris, s’exaspère-t-il.
— Dois-je te rappeler le sort réservé aux esclaves féminins ? le sermonne Nala.
— C’est bon, j’ai compris… Bien que, connaissant ma sœur, c’est elle qui leur flanquerait la trouille, elle serait bien capable de leur couper la nouille et de la leur faire bouffer, pouffe-t-il.
Excédée, elle lui jette un regard assassin et soupire.
— Garde tes conneries pour plus tard, on est pressés. Nala, peut-on avoir des informations sur l’agent disparu ?
— Comme vous le savez, je ne peux vous fournir que son nom de code : O85. Le reste de ses données sont protégées.
Ce système permet de limiter les informations divulguées aux détracteurs en cas de capture. Seule l’IA de chaque famille possède la véritable identité de ses agents.
— Je m’en doutais.
Le regard d’Ombria se porte sur son frère.
— On passe au placard, et on y va.
Ce qu’ils appellent le placard est en fait une suite de dressings. C’est digne des plus grands théâtres ou plateaux de cinéma. Nala apparaît à leurs côtés et les devance dans la section marquée Grèce antique. Ombria compile plusieurs sets de tenues, puis va se changer rapidement. Avant chaque mission, ils ne doivent jamais oublier d’ôter tout ce qui les rattache de près ou de loin à 2025. Ce qui implique de laisser les montres connectées et téléphones mobiles et tout autre gadget qui pourrait les trahir.
Une fois habillée, elle tresse rapidement sa chevelure selon les standards antiques, tels qu’ils apparaissent sur les hologrammes de Nala. Une fois prête, Ombria rejoint son frère devant les cabines d’essayage. Elle lève la tête et explose littéralement de rire en le voyant affublé de sa tenue.
— Quoi ? T’as jamais vu un beau mec en jupette ? s’exclame-t-il, bandant ses muscles devant le miroir.
— Alors, pour commencer, ce n’est pas une jupette comme tu dis, mais bien une tunique ! rétorque-t-elle en s’essuyant le coin des yeux. Et oui, te voir dedans me fait délirer !
Ils vérifient leurs sacs et se regardent.
— Dernière chose, leur rappelle l’IA.
Un petit tiroir sort d’un mur, contenant deux bracelets de cuir brun entrelacés. Discrètement dissimulé à l’intérieur se cache un mini-ordinateur.
— Afin d’éviter les anachronismes, j’ai incorporé votre téléporteur dans le mécanisme de votre bracelet. Vous allez pouvoir laisser vos bagues ici, ça sera plus discret.
Ils s’équipent aussitôt avec cette petite merveille de technologie. Théo presse légèrement le commutateur greffé derrière son oreille.
— Un, deux, test ! Tu me reçois ?
— Cinq sur cinq ! Nous sommes prêts, Nala.
— Dommage, j’aime bien cette bague, ajoute notre jeune ami, en l’enlevant.
— Sûre que tu devais faire le kéké avec, devant les filles, pouffe la jeune femme.
Associant le geste à la parole, les deux agents font un signe de tête à leur mentore. Nala semble réfléchir quelques instants, puis reproduit le même geste : signe que le voyage temporel est planifié. Simultanément, ils actionnent le mécanisme de leur bracelet et se désintègrent en milliers de particules brillantes.
1 — Mission grecque
La crainte de ne jamais retrouver toutes ses particules terrifie Théo à chaque voyage. Il n’a pas forcément tort. Cette sensation que ses molécules se disloquent est plutôt anxiogène, sans oublier les nausées.
Ombria préfère, elle, garder les yeux ouverts. Le kaléidoscope de couleurs au centre d’un tunnel lumineux est toujours renversant, même s’il ne dure qu’une poignée de secondes.
Ils atterrissent dans une ruelle déserte, le soleil d’après-midi brûlant les murs immaculés des bâtiments alentour. À peine ont-ils le temps de se recomposer qu’un homme d’âge moyen surgit d’un angle. Instinctivement, les deux agents se tiennent sur leurs gardes.
— Agents O95 et T97 ? Je suis l’agent G12, alias Pétrarque, à cette époque. Je vous attendais. Nala a transmis votre point de transposition à notre IA, Lympia. Bienvenue en Grèce, même s’il est certain que j’aurais préféré vous accueillir dans de meilleures circonstances.
Rassurés par cet accueil chaleureux, ils se détendent immédiatement.
— Merci, répond Ombria, nous sommes Theophilus et Orphélia. Que pouvons-nous faire ?
Pétrarque perd instantanément son sourire, ses yeux emplis d’angoisse.
— L’agent O85, alias Océana, était en mission de repérage auprès du conseiller qui héberge notre cible, Goras. Nous n’avons plus aucune nouvelle d’elle depuis quarante-huit heures, alors qu’elle devait faire un rapport toutes les quatre heures.
Il déglutit, ne pouvant cacher les trémolos de sa voix.
— Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais c’est ma fille.
L’émotion dans sa voix touche les jeunes agents, augmentant d’un cran l’enjeu de cette mission.
— Je suppose que vous avez essayé de géolocaliser son bracelet ? questionne Théo.
— Hélas, nous l’avons retrouvé dans une ruelle abandonnée, mais ne parlons pas de ça ici.
Guidés par Pétrarque, les jeunes agents se faufilent parmi les ruelles pavées de l’île. Ils arrivent au sein d’un patio parfumé, où une Aphrodite déverse une myriade de larmes colorées et rafraîchissantes dans un bassin de marbre.
Ombria se rapproche de son frère et lui chuchote :
— Tu savais que c’est ici, sur Samos, que le premier temple d’Héra, la femme de Zeus, a été construit ?
Il lève les yeux au ciel en soupirant.
— Je te rappelle que tu m’as dit de rester concentré sur la mission. Pas le temps pour le cours d’histoire #touristesenvadrouille !
Ils entrent dans la maison par le péristyle. Il y règne une agréable fraîcheur, grâce à l’épaisseur des murs environnants.
Pétrarque fait les présentations d’un geste fugace de la main.
— Voici Erode et Ethliope, mes compagnons agents de toujours.
Ils esquissent un sourire.
— Et voici Stravos, mon aîné.
Théo et Ombria prennent position autour de la table, le fils du chef de mission leur tend un paquet de feuilles.
— Voici les dossiers concernant la mission, et ceux sur notre cible. Les détails concernant ma sœur sont dans un fichier séparé.
Ils parcourent rapidement les documents, mémorisant les détails concernant la jeune disparue.
À peine assis, les plats arrivent sur la table : des galettes de céréales, du cochon de lait rôti, du raisin accompagné de gâteaux de miel. Ils entament la collation en parcourant les informations données.
— Quel est le plan ? demande Theophilus.
— Tu seras celui chargé de trouver des infos. On s’en serait bien occupé, mais ils connaissent déjà nos visages. On pense que c’est le conseiller Konstantinos qui la détient quelque part. Ta couverture d’esclave va te permettre de fouiller la maison. Nous, on continue sur la mission originale de suivi de la cible. Stravos va te livrer au conseiller puisque je t’ai revendu à lui. Tu me feras un rapport de tout ce qui te paraît louche. Orphélia, toi, tu viendras avec nous à la fête prévue ce soir chez le même conseiller. L’avantage c’est que notre cible sera là ce soir aussi, donc je m’occupe de lui pendant que vous cherchez Océana. Les gars, vous, vous serez de surveillance aux alentours et en renfort si besoin. Chacun a sa mission, c’est parti !
Théo et Stravos se rendent dans ce qui sert de grange. Il prend une large corde tressée et lui lie les poignets ensemble.
— Il faut que tu saches que le conseiller Konstantinos est le notable le plus riche de l’île, mais aussi le plus cruel des hommes d’ici. Sa réputation n’est pas celle d’un gentil Grec habituel, donc reste sur tes gardes. On est d’accord que tu as été donné comme esclave à mon père, car le tien avait trop de dettes. Il te revend à Konstantinos pour un service dû.
— Nala m’a déjà implanté les détails, ne t’inquiète pas pour ça.
Il pose une de ses mains liées sur l’avant-bras de son nouveau frère d’armes.
— Je te promets qu’on va retrouver ta sœur.
Théo confie son sac et son arme à Stravos. Celui-ci lui assure de lui glisser une lame dès que possible. Il acquiesce, confiant, même s’il n’a jamais commencé une mission sans aucune arme. Il le prévient qu’il est prêt, et ils se mettent en chemin. À mesure qu’ils avancent dans la ville, les maisons s’éclairent de mille feux et s’animent au son des lyres et des aulos. La demeure en vue, Stravos, déjà entré dans son rôle, se met à tirer derrière lui un Theophilus, tête baissée et docile. Ils entrent dans la cour et aussitôt, un esclave se présente à eux pour les accueillir.
— Dis à ton maître que Stravos est là avec la marchandise.
L’homme s’incline et disparaît. Pendant ce temps, Théo étudie la disposition des lieux. Une salle principale sur sa droite, d’où s’échappent des bruits de conversations mêlées de musique, indiquant les préparatifs de la fête. La cour où il se trouve est longue d’une quinzaine de mètres avec des colonnes qui en parsement le chemin. De chaque côté se trouvent des pièces ouvertes d’où sortent une dizaine de serviteurs, des hommes et des femmes, les bras garnis de plats ou de linges. Au fond, il aperçoit un escalier montant vers les chambres, et une porte fermée dessous, certainement une remise ou une cave.
— Ah ! Bonsoir, mon cher Stravos ! s’exclame un homme bedonnant avec un sourire n’atteignant pas ses yeux.
Théo se sent instantanément évalué comme du bétail à mesure qu’il s’approche.
— Conseiller, s’incline l’agent grec. Toutes mes excuses de vous déranger au milieu de vos préparatifs, mais mon père m’a dit que vous attendiez cette livraison urgemment.
— Oui, vous avez bien fait, j’ai effectivement besoin de plus de bras pour ces quelques jours de festivités.
D’un signe de la main, deux géants à la musculature impressionnante apparaissent soudainement et l’encerclent.
— Voyons ce que nous avons là, dit-il en relevant la tête de Théo et en le scrutant. Quel est ton nom ?
— Theophilus.
— Ouvre ta bouche !
Il vérifie les dents du jeune homme et le fait tourner sur lui en le fixant d’un regard de rapace.
— Comme toujours, ton père a de la marchandise de première qualité. Tu le remercieras pour moi, bien sûr. Viens donc boire avec nous en l’honneur de cette nouvelle lune !
Il lui assène une grande claque dans le dos, puis se tourne.
— Aristide !
— Oui, Maître ? répond un petit homme chétif sorti de nulle part.
— Amène l’esclave dans ses quartiers, et forme-le à ses nouvelles fonctions.
— Bien, Maître, répond Aristide en se courbant et en reculant.
Il prend la corde des mains de Stravos et part. Toujours flanqués des deux molosses, ils s’éloignent en direction de ce qui semble être la cuisine, au vu des effluves qui s’en échappent.
Théo n’en mène pas large : il sait que le moindre faux pas peut lui coûter la vie. Il marche en jetant des regards furtifs autour de lui. Ils traversent la pièce regorgeant de victuailles, puis continuent jusqu’à l’arrière de l’habitation. Là, ils s’arrêtent devant une large porte sombre. Aristide entre le premier, suivi de Théo et de ses geôliers. Une odeur de sang, d’urine et de sueur le saisit à la gorge.
Waouh, la femme de ménage ne vient pas souvent ici, pense-t-il.
Il regarde autour de lui et voit des chaînes au mur et des attaches de poignets et de pieds accrochés çà et là.
— Vous avez votre propre petit donjon. Fallait me le dire et je me serais fait une beauté, ne put s’empêcher de plaisanter Théo.
Aussitôt suivi d’une monstrueuse gifle assenée par un des géants.
— Ah, notre petit nouveau a de la répartie à ce que je vois, s’exclame Aristide avec un sourire mauvais. Tu vas moins rire quand nous t’aurons marqué de l’emblème du maître. Toi, prépare la forge !
Aussitôt, l’un des molosses, celui reconnaissable à son œil unique, ranime le feu avec un soufflet et y place un tison.
Théo commence à transpirer.
— Qu’allez-vous me faire, c’est quoi ce marquage ? demande-t-il en essayant de gagner du temps.
— Sache, petit, que le seul notable qui marque tous ses esclaves est le conseiller Konstantinos. Une habitude non grecque, je te l’accorde. Mais il l’a ramenée d’un de ses nombreux voyages d’Asie. Tu vois, là-bas, la discipline est omniprésente, l’obéissance acquise et la torture délectable, précise-t-il, ses yeux brillant d’anticipation. Du coup, chaque esclave, ainsi marqué, n’a aucune chance de fuite et on sait à qui il appartient. Maintenez-le !
Pendant qu’il se débat entre les deux tas de muscles, Aristide lui enchaîne pieds et poings et tire d’un coup sec. Théo se retrouve immédiatement écartelé et plaqué au mur, épinglé comme un vulgaire insecte. Impossible d’activer son communicateur pour demander de l’aide. Piégé seul dans cette situation, son cerveau se met à carburer à deux cents à l’heure pour trouver une issue. Le tison, un cercle barré en son centre, s’approche… Le garde à sa droite lui prend les cheveux d’une poigne ferme et lui expose le cou.
— Je ne sais pas ce que tu as fait pour te retrouver là, mais sache que tu ne pourras jamais partir. Tu mourras au service du maître, à moins qu’il ne décide de te revendre. Dorénavant, il a droit de vie et de mort sur toi. Ne crois surtout pas que les idées de liberté des esclaves d’Athènes s’appliquent ici !
Théo sent sur son visage la chaleur émanant du métal. Aristide lui maintient la tête et, en le regardant bien dans les yeux, appuie fortement le tison sur son épaule. Théo hurle de douleur, sentant le métal s’enfoncer en lui et l’odeur immonde de chair grillée qui emplit ses narines. La sensation est tellement fulgurante et intense que le jeune homme s’évanouit. Le geôlier lâche enfin sa tête, qui retombe sur son torse.
— Détachez-le, et emmenez-le à l’étable !
— Oui, chef, acquiescent les deux brutes en prenant le prisonnier.
Ils le détachent du mur, mais lui laissent les fers aux poignets. Ils l’emportent en le traînant derrière eux, toujours inconscient, et le jettent sur la paille. Ils lui lancent un seau d’eau saumâtre pour le ranimer. Théo hoquette et ouvre des yeux hagards, tandis que les autres partent en ricanant. La douleur revient à la charge. Théo serre les dents en gémissant. À cet instant, il ressent encore la brûlure du tison sur sa peau. Et regrette amèrement de ne pas avoir le don de guérison de sa sœur et de sa mère.
Une fois certain que les deux gardes sont suffisamment éloignés, il appuie sur son communicateur.
— Ici, Théo, est-ce que vous me recevez ? articule-t-il en dépit de sa souffrance.
— Théo ? Est-ce que ça va ? T’as une drôle de voix, tu es blessé ? demande Pétrarque.
— Disons que le comité d’accueil a été plus intense que prévu, ricane-t-il. J’ai eu droit à un super tatouage. Ces sauvages m’ont marqué au fer comme une chèvre !
Malgré sa plaisanterie, la douleur transparaît derrière ses propos.
— J’arrive, t’es où ? s’affole sa sœur.
— Ça va aller, t’inquiète, c’est qu’une brûlure. On se retrouvera, tu me mettras un coup de tes mains magiques. Pour l’instant, je suis enfermé dans une sorte d’étable et entravé. Dès que je suis libre, je te dis où on se rejoint.
— T’es sûr que tu ne veux pas que je vienne ?
— Oui, la mission passe avant tout. On continue le plan. Je survivrai, il faut d’abord retrouver notre agent.
Son entraînement de fixateur lui permet de gérer la douleur et de passer au-dessus.
— On doit récupérer ma fille et protéger notre cible. Tiens bon, mon garçon, on vient d’arriver chez le conseiller, informe Pétrarque.
— Pas de souci, je vais fouiller la maison dès que possible.
